Oser prendre sa place : et si tout commençait par oser s’entendre ?
« Je n’aime pas ma voix. »
« Je n’ose pas parler devant les autres. »
« Quand je prends la parole, je parle tout doucement. »
Ce sont des phrases que j’entends régulièrement dans mon accompagnement, aussi bien auprès de personnes qui souhaitent travailler leur voix parlée que leur voix chantée. Et derrière ces difficultés vocales se cache parfois une question plus profonde : Est-ce que je m’autorise réellement à prendre ma place ?
I. Prendre sa place, qu’est-ce que cela veut vraiment dire ?
Prendre sa place ne signifie pas parler plus fort que les autres, imposer son opinion ou devenir particulièrement extraverti. Une personne calme peut être affirmée. Une personne introvertie peut avoir une présence forte. Une personne douce peut avoir une voix qui porte.
Il s’agit avant tout de pouvoir être pleinement présent à soi-même et aux autres, et de se sentir libre d’exprimer ce qui nous traverse : une pensée, un besoin, une envie ou un désaccord.
Cela peut vouloir dire poser une limite, dire non, demander quelque chose, faire une proposition, prendre la parole, chanter ou simplement accepter d’être visible. Chacun peut ainsi trouver sa manière singulière d’occuper l’espace et de se faire entendre.
Il ne s’agit donc pas de prendre davantage de place, ni de s’imposer à tout prix, mais de pouvoir choisir celle que l’on souhaite réellement occuper, sans être constamment retenu par la peur de déranger, de déplaire ou d’être jugé.
C’est, au fond, se donner la liberté d’être là, pleinement, à sa juste place.
Pourtant, certaines personnes ont appris, parfois très tôt, qu’il valait mieux rester discrètes. Et cela peut se traduire par des comportements très concrets : parler moins fort, attendre qu’on leur donne la parole, baisser le volume en fin de phrase ou s’excuser avant même d’avoir formulé une demande.
À force, ces habitudes peuvent devenir si automatiques qu’on ne se rend même plus compte de l’espace que l’on s’interdit d’occuper.
II. « Ne dérange pas »
Il n’existe évidemment pas une seule explication à cette difficulté. Notre histoire, notre environnement et les messages reçus au cours de notre vie peuvent contribuer à construire une certaine retenue.
Certaines personnes ont grandi avec l’idée qu’il fallait être sage, discret, gentil ou accommodant : ne pas faire trop de bruit, ne pas interrompre, ne pas réclamer, penser aux autres avant soi.
Pris isolément, ces messages peuvent sembler anodins. Mais lorsqu’ils se répètent, ils peuvent finir par influencer notre manière d’être avec les autres et d’occuper l’espace.
On peut alors apprendre, parfois sans même s’en rendre compte, à réduire sa présence pour rester dans ce qui semble acceptable.
Et une confusion peut s’installer : être présent, s’exprimer, se montrer… est-ce prendre sa place ou déranger les autres ?
À cela peut s’ajouter la peur du regard extérieur. Dès que nous devenons visibles, nous pouvons nous sentir exposés : être regardé, évalué, critiqué ou simplement remarqué peut créer de l’inconfort. Réduire sa présence devient alors parfois une manière de se protéger.
Mais il peut être intéressant d’aller un peu plus loin : de quel jugement avons-nous réellement peur ?
Car il arrive que le regard que nous redoutons chez les autres fasse écho à celui que nous portons déjà sur nous-mêmes. Nous pouvons craindre que l’autre remarque ce que nous jugeons nous-mêmes comme insuffisant, maladroit, trop présent ou pas assez bien.
Dans le cas de la voix, cela peut être particulièrement parlant : avoir peur que quelqu’un nous entende chanter peut parfois être lié à la manière dont nous-mêmes nous jugeons lorsque nous entendons notre voix.
Le regard extérieur n’est alors pas nécessairement le seul problème. Il peut aussi révéler la façon dont nous avons appris à nous regarder et à évaluer notre propre présence.
Cela ne signifie pas qu’il faut immédiatement comprendre ou supprimer ce jugement. Mais simplement commencer à l’observer :
« Qu’est-ce que je crains que les autres pensent de moi, et qu’est-ce que je pense déjà de moi-même
Quand la peur de déranger s’invite dans la voix
C’est une phrase que j’entends particulièrement dans le travail vocal : « Je ne veux pas déranger les voisins. »
Bien sûr, il peut être parfaitement légitime de tenir compte de son environnement. Chanter à pleine voix dans certaines situations peut effectivement s’entendre, et la crainte de déranger peut alors être tout à fait concrète.
Mais parfois, ce qui bloque n’est pas seulement la peur de faire du bruit. C’est aussi ce que l’on imagine que l’autre va penser en nous entendant.
« Et s’ils m’entendent chanter faux ? »
« Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ? »
« Ils vont peut-être se dire que je chante mal. »
Le voisin devient alors, même sans avoir rien demandé, une sorte de public potentiel. Et avec lui apparaît la possibilité d’être jugé.
Cette crainte peut être particulièrement présente lorsque l’on débute ou que l’on ne se sent pas encore à l’aise avec sa voix. Faire entendre sa voix, c’est devenir perceptible. Et être perceptible, c’est parfois attirer l’attention et s’exposer au regard réel ou imaginé des autres.
Pour certaines personnes, cette idée suffit à créer un inconfort qui les pousse spontanément à réduire leur présence sonore : chanter moins fort, retenir leur souffle, limiter leur expression ou ne pas aller complètement au bout d’une phrase.
La voix peut alors devenir un véritable révélateur de notre rapport à la place que nous nous autorisons à occuper.
Ce qui se passe dans la voix peut parfois nous renseigner sur ce qui se passe ailleurs : dans notre manière de nous présenter, de demander, de nous affirmer ou simplement d’être là.
Notre propre voix peut aussi nous déstabiliser
Nous venons de voir combien le regard des autres peut influencer notre manière de prendre notre place. Mais il existe une autre dimension, plus intime, à laquelle on pense moins souvent : notre rapport à notre propre voix.
Avant même d’être entendue par les autres, notre voix, nous l’entendons nous-mêmes. Et cette relation avec notre propre voix peut parfois être surprenante.
Je le remarque souvent chez mes élèves débutants. Lorsque je leur propose de chanter leur chanson « challenge » en version karaoké, certains se sentent soudainement déstabilisés, voire stressés.
Jusqu’alors, ils ont parfois l’habitude de chanter avec la voix originale dans les oreilles. Cette voix les accompagne, leur donne des repères et les rassure. Leur propre voix n’est alors pas complètement seule : elle se mêle à une voix qu’ils connaissent et sur laquelle ils peuvent s’appuyer.
Lorsque la voix de l’artiste disparaît, quelque chose change. Ils doivent alors davantage se fier à leur propre voix, à leur oreille et à la musique pour trouver les notes et garder leur place.
Et soudain, ils peuvent avoir l’impression de ne plus savoir chanter. Pourtant, leur voix n’a pas changé. C’est simplement le repère auquel ils étaient habitués qui a disparu.
Cette expérience peut aussi leur faire découvrir une voix qu’ils n’ont pas l’habitude d’écouter pleinement. Ils peuvent la trouver étrange, différente de ce qu’ils imaginaient, trop faible, trop présente, ou simplement avoir du mal à la reconnaître comme étant la leur.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils cherchent consciemment à se cacher derrière la voix de quelqu’un d’autre. Mais cette expérience révèle quelque chose d’intéressant : sommes-nous vraiment habitués à entendre notre propre voix ?
Car avant même d’oser se faire entendre par les autres, il existe peut-être une première étape, plus intime : apprendre à s’entendre soi-même, à reconnaître sa voix et, peu à peu, à lui faire confiance.
Expérimenter une autre façon d’être là
La voix permet quelque chose de très concret : expérimenter.
Dans mon accompagnement en coaching vocal et en bien-être, je propose justement d’explorer la voix sans chercher immédiatement à la corriger ou à la maîtriser. Il s’agit d’abord de ressentir, d’essayer, d’observer ce qui se passe lorsque l’on fait les choses autrement.
Modifier légèrement son volume, prendre davantage le temps de respirer, aller au bout d’une phrase, laisser résonner un son, oser une note que l’on évitait jusque-là… Ces petites expériences peuvent sembler anodines, mais elles permettent peu à peu de découvrir d’autres façons d’être présent et de faire entendre sa voix.
On peut alors constater qu’il n’est pas nécessaire de changer qui l’on est pour prendre davantage sa place. Le chant rend cette exploration particulièrement perceptible. Lorsque nous chantons, la voix est davantage exposée. On entend son timbre, ses variations, ses fragilités, mais aussi toutes ses possibilités.
Certaines personnes qui ont du mal à s’affirmer dans la vie quotidienne peuvent retrouver une difficulté similaire lorsqu’elles chantent : chanter « en dedans », diminuer le volume lorsqu’une note devient plus présente, éviter certaines notes ou retenir le son.
Plutôt que de chercher à dépasser immédiatement ces difficultés, on peut les observer et expérimenter à partir d’elles.
Que se passe-t-il si je laisse le son aller un peu plus loin ? Si je respire davantage ? Si je garde cette note sans chercher à la contrôler ? Si je m’autorise simplement à entendre ma voix telle qu’elle est ?
Le chant peut ainsi devenir un espace d’expérimentation et de sécurité, où l’on peut essayer autrement, à son rythme, sans avoir à réussir, à performer ou à devenir quelqu’un d’autre.
C’est un espace où l’on peut tester, ressentir, se tromper, recommencer et observer ce qui se passe, sans jugement. Peu à peu, on peut apprivoiser sa voix, mais aussi la sensation d’être entendu et d’occuper davantage d’espace.
Il ne s’agit pas de se forcer à prendre sa place, mais de découvrir que l’on peut progressivement se sentir suffisamment en sécurité pour l’explorer.
Pas nécessairement plus fort.
Pas nécessairement plus visible.
Simplement plus libre.
Et cette liberté ne demande pas de changer de personnalité. Une
Et si vous observiez votre propre voix ?
Il suffit parfois de prêter attention à quelques situations du quotidien.
Parlez-vous plus doucement avec certaines personnes ?
Avez-vous du mal à parler en groupe ?
Votre voix change-t-elle lorsque vous sentez que l’on vous écoute ?
Avez-vous tendance à terminer vos phrases très doucement, voire à laisser votre voix disparaître ?
Êtes-vous mal à l’aise lorsque vous vous entendez ?
Il n’est pas nécessaire de trouver immédiatement une explication à tout cela. Ces réactions peuvent simplement nous renseigner sur nos habitudes et nos réflexes, sur la manière dont nous avons appris à nous exprimer et à occuper l’espace.
Une question peut alors ouvrir une piste :
« Qu’est-ce que je crois qu’il va se passer si je prends davantage de place ? »
Peut-être y a-t-il la peur de déranger, d’être jugé, de déplaire, d’être « trop », ou simplement d’être vraiment vu.
Mais peut-être que la première étape n’est pas de chercher à prendre davantage de place. Peut-être est-elle simplement de s’écouter.
S’écouter, ce n’est pas seulement entendre le son de sa propre voix. C’est aussi être attentif à ce qui se passe en soi lorsque l’on parle, lorsque l’on chante, lorsque l’on ose dire quelque chose ou lorsque l’on choisit de se taire.
C’est apprendre, peu à peu, à reconnaître ses sensations, ses élans, ses retenues, et tout ce qui nous pousse parfois à diminuer notre voix ou à nous effacer.
Alors, avant de chercher à être davantage entendu par les autres, peut-être pouvons-nous commencer par nous entendre nous-mêmes.
Entendre sa voix.
Écouter ce qu’elle exprime.
Et peu à peu, s’autoriser à lui laisser sa place.
Car oser prendre sa place ne signifie pas prendre toute la place.
C’est peut-être simplement ne plus avoir besoin de s’effacer pour avoir le droit d’être là.